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Le procès d’O. M.

jeudi 29 mai 2014, par Albert

À Plouques, il n’y a pas eu de meurtre depuis bien longtemps, personne n’y a été agressé ces dernières années. Quant aux escroqueries, il n’y en a pas.
Alors la justice s’ennuie.
Et pour éviter de rouiller ses mécanismes compliqués, elle en vient à s’occuper trop souvent de petits détails, de délits mineurs, de choses insignifiantes.
C’est sûr que si elle croulait sous les affaires criminelles, ces choses-là seraient tout simplement négligées.
Le pays est trop calme, voici le drame.
Il ne s’y passe rien, voilà pourquoi on en est arrivé au procès d’O.M.

1 - Devant l’entrée du Palais de Justice

[Julien Fonséca ] Mais il faut arrêter ! Vous vous rendez compte un peu de quoi s’occupe la Justice maintenant !
[Didier Moreau] Que voulez-vous, c’est pour ne pas perdre la main. Il faut bien que la Justice siège, donne son avis, tranche sinon où on irait ?
[Julien Fonséca ] Tout de même, je trouve qu’elle va un peu loin. Et si personne ne dit rien, si personne se plaint, si personne essaye de mettre un peu de modération dans tout ça, eh bien d’ici peu, vous verrez, elle viendra s’occuper de ce que vous mettrez dans votre assiette.
Vous verrez ce que je vous dis, je vous aurai prévenu ! Vous pourrez pas dire le contraire.
[Didier Moreau] N’exagérons rien et surtout ne traînons pas trop pour entrer car si on continue à bavarder comme ça il n’y aura plus de place à l’intérieur.

2 - La salle d’audience

C’est une très grande pièce sans fenêtre comme une salle de cinéma avec des hauts gradins sans fauteuils, les gens sont assis sur les escaliers.
En bas une estrade de bois recouverte de moquette grise où se trouvent une grande table sur pieds métalliques et, derrière, huit sièges quelconques ; à l’extrémité droite deux ne sont pas occupés.
Les hommes de loi sont habillés normalement seul le président semble un peu mieux vêtu.
Il n’y a pas de séparation entre l’estrade et le premier rang des gradins
Du côté de l’entrée, un portier-huissier se tient debout, il regarde devant lui.
La salle est entièrement remplie. Le premier rang est occupé par le groupe des jurés et au bout de la rangée se trouve O.M.
L’éclairage n’est pas très fort. La température est assez élevée comme à l’extérieur.
Tout en haut de la salle sur le dernier rang il y a quelques caméras de la SAS SATIRUCES Communications.
[Le président] ( Il se lève pour ouvrir la séance )
O.M., le tribunal et moi-même, les jurés, les témoins, l’assistance ici assemblée, nous vous remercions pour votre présence.
Nous espérons tous que votre collaboration apportera une issue bénéfique à ce procès.
Vous êtes accusé d’avoir fait du tort à la société.
Il vous est reproché d’avoir suivi les cours de Mathématiques pures dispensés par la Faculté des sciences.
Pour cela vous avez, d’une façon volontaire, déclaré une fausse identité car il ne vous était pas permis d’assister à un tel enseignement compte tenu de votre âge.
Tout le monde sait que vous êtes dans votre soixante-sixième année et que l’étude de la science susnommée est interdite au-delà de vingt et un ans.
Circonstance aggravante, il est de notoriété publique que vous avez déjà appris car vous êtes titulaire des plus hauts diplômes de la science agricole obtenus à l’université crétoise de Réthymnon où vous avez étudié à l’époque de votre jeunesse.
Voilà pour l’accusation, en ce qui concerne la procédure que nous allons suivre, je vous rappelle, à vous ainsi qu’aux personnes présentes en ce lieu, que la justice de Plouques ne veut vous connaître que par vos initiales, O.M.
Cela veut dire, et j’insiste bien encore une fois, que nous ne sommes pas réunis ici pour juger un homme mais pour mettre au jour un délit, essayer d’appréhender les motifs qui vous ont poussé à l’accomplir, accepter les explications que vous serez amené à nous donner, qualifier le délit et trouver une manière équitable pour enrichir la société sur la façon d’éviter une récidive.
O.M., vous êtes la représentation vivante du délit, pour l’étude duquel nous sommes réunis ici, mais à votre place nous aurions peut-être agit comme vous l’avez fait.
Nous nous occuperons uniquement du délit. En conséquence le jugement qui interviendra à la fin de l’audience portera sur le tort fait à la société et non pas sur la personne qui l’a commis.
Je vous laisse la parole car c’est vous qui allez mener les débats et je n’interviendrai qu’aux moments où la loi m’en fait l’obligation.
[O.M.] Je vous remercie votre honneur pour l’exposé du problème. Car il s’agit bien d’un problème.
[1er Juré] C’est pas un problème, c’est un délit.
[O.M.] Je suis entièrement d’accord avec la loi : je ne pouvais pas m’inscrire alors j’ai pris un pseudonyme mais quelqu’un m’a balancé.
[5ème Juré] Je demande une médaille pour l’honnête homme qui vous a dénoncé. Il a fait son devoir.
[O.M.] Vous dites ça mais est-ce bien la vérité ?
N’y aurait-il pas un peu de jalousie dans son attitude ?
Ne serait-ce pas la chasse à l’anormal qui commence ?
[Le Président] O.M. vous avez résumé le délit, ne sortons pas du cadre et, je vous prie, passons aux explications.
[O.M.] Comment se fait-il qu’en ce pays de Plouques, il ne soit pas possible pour une personne qui en a l’intention, les capacités mentales et la volonté, d’apprendre plusieurs fois dans sa vie.
Si je suis là c’est un peu pour essayer de discuter de ce problème.
[1er Juré] Mais vous savez bien la réponse, voyons. Vous savez bien que dans sa vie on ne peut apprendre qu’une fois.
[2ème Juré] Apprendre c’est un truc pour les jeunes pas pour un vieux comme vous. Ne mélangeons pas tout !
[3ème Juré] Et puis, vraiment, on peut savoir à quoi cela vous servirait d’apprendre à nouveau ? Ça vous servirait à quoi ?
[1er Juré] Allez, O.M., répondez-nous.
[O.M.] Pour mon enrichissement personnel, tout simplement. Je ne vois pas d’autre utilité.
[1er Juré] Je crois que vous vous moquez. Vous savez très bien qu’on ne peut apprendre plusieurs fois. Essayez donc un peu de nous faire comprendre ce que vous auriez appris de plus en apprenant à nouveau.
[2ème Juré] Et dites-nous un peu qui c’est qui aurait fait votre boulot pendant que vous seriez allé user à nouveau vos culottes sur les bancs de l’école.
[Le Président] Attendez, un peu d’ordre, ne nous précipitons pas. Laissez, je vous prie, O.M. répondre à la première question : qu’aurait-il appris de plus ?
[O.M.] Je sais bien que je n’aurai rien appris de plus, dans le sens commun où tout un chacun l’entend, mais j’aurai revécu ce bonheur de la découverte. La découverte des Mathématiques Pures. Cette science, c’est la porte d’entrée pour élaborer n’importe quel calcul, sur n’importe quelle base, dans n’importe quel monde, c’est çà qui est génial.
Et m’initier à cette science, alors que je suis dans la deuxième moitié de ma vie aurait été un bain de jouvence, un rajeunissement dont je me sentais capable et auquel j’aspirais ardemment.
Quant à mon travail, jamais personne ne l’a fait à ma place et tous ceux qui sont ici le savent bien.
[4ème Juré] Mais laissez la science aux scientifiques, occupez-vous de ce qui vous regarde. Occupez-vous de votre vieillesse à venir plutôt que de vouloir retourner aux biberons. Occupez-vous de vous et les vaches seront bien gardées !
[Une dame dans la salle ] Mais c’est pas possible !
On peut pas entendre des choses pareilles !
C’est pas vrai ça !
[Le Président ] Huissier veuillez demander à cette personne qui vient d’interrompre le cours de la justice, de bien vouloir évacuer la salle. Je rappelle que pour s’exprimer les personnes de la salle autres que les jurés ou l’accusé doivent en demander la permission.
[1er Juré] O.M. veut rajeunir en se lançant dans une nouvelle étude mais il sait-bien que c’est faux. Il ne peut pas revenir en arrière. Le temps a passé pour lui comme pour tous les autres. Il faut laisser aux jeunes les études. Les vieux ont d’autres choses à faire qu’à aller étudier avec les jeunes.
[2ème Juré] De toute façon cette science n’est que de la spéculation et ça ne peut pas intéresser quelqu’un de son âge qui a vécu dans la pratique des oliviers.
[O.M] C’est pas parce que j’ai mon âge que je dois fabriquer mon cercueil. Si ça vous plait de vous enterrer, servez-vous et laisser le vaste monde tourner tranquillement sans vous. On vous pleurera pas longtemps, soyez en sûr et certain.
J’en reviens au sujet qui nous a réunis ensemble. Un homme qui passe le cap de la moitié de sa vie peut avoir envie de se reposer, et c’est très bien, je ne le critique pas mais pourquoi obliger tout le monde à faire pareil. Pourquoi ne pas laisser les gens libres de faire ce qu’ils sentent bien pour eux ?
Peut-on me dire à qui je portais tort en retournant à l’école ?
Non.
Personne n’a de réponse cohérente à me proposer.
La seule réponse que vous connaissez, c’est que c’est la loi.
Mon interprétation personnelle du délit, c’est que j’obéissais à un sentiment naturel de curiosité, je voulais apprendre quelque chose que j’avais laissé passer dans ma jeunesse et pour moi, c’était bien.
[Le Président] Nous en terminerons là pour vos explications. Nous allons faire une pause sur place et après nous entendrons votre appréciation du délit.
Huissier faites entrer les boissons !
C’était la coutume au tribunal de Plouques, la justice offrait aux participants des rafraichissements.
L’huissier revint suivi de deux jeunes dames les bras chargés de plateaux avec verres et bouteilles d’eau. Elles passèrent dans tous les rangs et la salle était devenue plus bruyante, les gens se détendaient un peu.
Pendant tout ce temps O.M. ne bougea pas de sa place, ne prononça aucun mot alors que la plupart se levaient pour se remuer un peu. Les conversations étaient nombreuses mais aucune ne s’intéressait au sujet du jour, les gens s’en fichaient éperdument d’O.M. Ils étaient là parce que c’était la paix à Plouques et que ce jugement était pour eux une distraction. Il ne faut pas croire qu’ils étaient là pour que la loi soit appliquée, pour que la justice soit faite, non, ils étaient là parce que c’était un spectacle gratuit auquel ils participaient et qu’en prime on leur offrait à boire.
Et O.M. ressentait cette indifférence. Ça lui faisait de la peine. À un moment il se trouva au bord des larmes. "C’est pas juste", se disait-il. Il se sentait nu et seul au milieu de cette foule qui papotait comme dans un poulailler.
Enfin le temps de la pause s’acheva. Toutes les personnes reprirent leur place.
C’est maintenant qu’O.M. devait donner son point de vue sur la qualification du délit.
[O.M.] M’est avis que le changement d’identité est critiquable en soi car il n’est pas honnête de se faire passer pour un autre que celui qu’on est mais pour l’inscription il le fallait bien.
Quant à dire que vouloir apprendre à nouveau quelque chose qu’on a loupé dans sa jeunesse est un délit, alors là je dis non.
[1er Juré] Les deux faits principaux reprochés à O.M. sont des délits punissables.
[2ème Juré] Moi, je serais un peu de l’avis d’O.M. mais à cause de l’âge je pencherai pour sanctionner les deux délits.
[5ème Juré] Je demande le maximum de la peine.
[4ème Juré] Je pense que l’entrée des locaux de la faculté devrait être mieux surveillée.
[6ème Juré] Jusqu’à présent je me suis contenté d’écouter et je vais vous faire part de mes sentiments.
Voilà un homme qui pourrait passer son temps à faire comme tout le monde : se reposer devant sa télévision et gober les sornettes quotidiennes. Et bien non, il choisit de ne pas se transformer en poireau, et nous avons honte de son énergie, de sa curiosité, de son astuce. Mais comme nous n’osons pas le dire alors nous le lâchons et demandons à la justice qu’elle fasse ce triste boulot à notre place. C’est à dire qu’elle élimine celui qui nous empêche de dormir.
Mes chers concitoyens reprenez-vous, regardez cet homme en face, il nous montre le chemin.
Non ? Son chemin est trop rude ? Il faut se bouger ? Il dérange nos habitudes ?
Alors, restons sur nos fauteuils, bientôt on les remplacera par des chaises percées et le tour sera joué !
Punissons-le, puisque nous ne savons faire que ça.
[3ème Juré] Je ne vais pas m’enflammer pour O.M. mais j’ai l’impression qu’en le jugeant nous nous occupons de choses personnelles qui ne sont pas du domaine de la justice, tel est mon sentiment.
[Le Président] En l’état les deux faits reprochés à O.M. sont punissables.
Que proposez-vous O.M. comme peine ?
[O.M.] Une inscription sur mon livret d’identité et une interdiction définitive de séjour dans la faculté.
[Le Président] C’est juste.
La séance est finie.
Toute l’assemblée se leva silencieuse et, peu à peu, la salle se vida. O.M. tenait à sortir le dernier et lorsqu’il vit l’huissier lui faire signe, O.M. s’en alla.

3 - À la sortie du Palais de Justice

La foule se dispersa rapidement car c’était l’heure du journal à la télévision. Ramona se tenait seule en bas des escaliers. Elle avait dans ses mains trois branches d’olivier qu’elle offrit à Oscar Mikos, son époux, lorsqu’il vint l’embrasser affectueusement.
– Alors, raconte moi, ça c’est bien passé ? lui dit-elle.
– Oui, ça y’est, c’est du passé, répondit-il.
– Mais pour les Mathématiques Pures comment vas-tu faire ?
– À la maison, j’ai les Annales de Gergonne et le Journal de Liouville, je crois bien que c’est suffisant pour apprendre.

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