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Les cahiers souvenir
jeudi 29 mai 2014, par
– Pourquoi avoir choisi de monter par l’escalier alors que l’ascenseur était ouvert et qu’une personne à l’intérieur le retenait exprès pour moi ?
J’ai dû lui dire merci deux fois, insister en disant que je n’allais pas très loin pour qu’elle ferme la porte.
– Peut-être pour reculer un peu le moment où tu serais devant elle.
– Oui, peut-être, mais sa chambre se trouvait au quatrième étage et à chaque pallier je sentais un peu plus les odeurs de médicaments, de soins, de malades ; je voyais partout des infirmières en blanc et des hommes habillés en vert avec des masques sur la bouche comme pour jouer une comédie. Je suis arrivé en haut épuisé.
– Mais elle vivait quand même lorsque tu es allé la voir.
– Oui elle était bien vivante mais dans quel état ! On m’avait dit qu’elle n’en avait plus pour longtemps.
Didier et Jeanne sont installés sur leur mur mitoyen, sur la partie la plus large du mur ; ils profitent du premier soleil printanier. Jeanne qui trouve que les pierres sont un peu dures est allé chercher chez elle un coussin sur lequel elle est maintenant assise. Quant à Didier, il s’est allongé sur les pierres plates du sommet du mur. Il semble y être parfaitement à l’aise comme un fakir de cirque sur sa planche à clous.
– Dès que je suis entré dans cette chambre, un peu sombre, j’ai senti qu’elle savait qu’elle n’était là que pour une durée limitée.
Mais je me suis aussitôt demandé si elle appréhendait déjà la suite ou bien si elle faisait semblant de vouloir l’ignorer.
Elle était allongée sur le lit.
Elle ne pouvait même pas soulever ses mains tant elle avait perdu de force ou de volonté.
Gauchement, j’ai pris sa main comme si on se rencontrait dans la rue, comme si on se voyait pour la première fois.
Et pourtant. Elle n’arrêtait pas de parler. Ce qu’elle pouvait raconter ! Cela n’en finissait pas.
Elle me donnait l’impression d’avoir du retard ou bien de croire qu’elle ne m’avait pas tout dit mais surtout qu’elle ne voulait rien oublier. Comme pour un testament.
C’est ça qui m’a fait obligation de vouloir tout noter. Tout. Au début je me disais que ce serait un souvenir et quand elle sera partie, quelle sera morte, il me restera quelque chose d’elle.
– Ça t’a pris tout ton temps ?
– Oui mais j’avais demandé un congé spécial à mon patron. Je lui avais expliqué ce qui se passait et en partant il m’a dit "Bon courage".
Mais ce n’était pas des congés, j’ai vécu cette période sans bien savoir où j’étais.
J’allais à l’hôpital le matin jusqu’à midi puis je retournais chez moi pour noter sur le cahier. Dès que j’avais fini je mangeais un peu et j’y retournais. Je passais l’après-midi avec elle. Elle n’arrêtait pas de parler. Pour qu’elle se repose je lui faisais un peu de lecture. Je dis un peu car au bout d’un moment elle s’endormait. De me savoir à son côté, d’entendre le son de ma voix, ça lui faisait certainement du bien.
Pour ne pas la réveiller, je restais assis sans bouger. J’attendais son réveil et chaque fois elle voulait me faire croire que c’était une joyeuse surprise : "Ah ! Tu es encore là !"
Mais en moi-même je comprenais bien ce que cela voulait dire.
Et puis on venait la soigner, alors je la laissais seule jusqu’au lendemain.
Tout de suite chez moi, je passais le reste de la journée à coucher sur le papier ce qu’elle m’avait dit, enfin ce que je me rappelais. Je ne crois pas avoir fait beaucoup d’oublis ni d’erreurs, enfin je pense.
Dès que j’avais fini je relisais tout et même les pages des jours d’avant.
Même si le printemps n’en est qu’à ses débuts, le soleil chauffe bien. Didier doit être fatigué car par moments il laisse ses phrases en suspens mais Jeanne le relance car elle sent bien que si le silence s’installe, il va s’endormir. Et pourtant, ce serait bien le silence, se dit Jeanne. On pourrait écouter les oiseaux, pense-t-elle, on finirait peut-être par entendre les herbes murmurer, les feuilles pousser le vent léger, si léger. On pourrait aussi essayer de saisir le mouvement des pierres qui s’étirent sous le soleil.
– Chaque jour jour j’allais la voir et chaque fois que je partais de sa chambre c’était pour filer droit chez moi et tout noter.
Et un matin, quand je suis arrivé on m’a annoncé qu’elle était morte la nuit dans son sommeil.
Alors j’ai repris le travail mais à la fin de la journée j’avais pris l’habitude de lire et de relire les cahiers, tout ce que j’avais écrit pour garder vivant le souvenir d’elle.
Et cela fait bientôt six mois que ça dure.
– À quel cimetière vous l’avez enterrée ?
– Non, elle n’a pas été mise dans un tombeau. Elle a été incinérée. C’était son souhait. Elle ne voulait pas "pourrir dans une caisse pendant cent sept ans", disait-elle.
– De toutes façons, le souvenir c’est une chose mais ta santé c’en est une autre. C’est pas en te crevant les yeux à lire tes cahiers souvenir que tu vas la faire renaître.
Tu sais quoi...
– Non.
– Le mieux ce serait de faire comme elle.
De tout brûler.
Alors comme s’il sortait d’un rêve, Didier se redresse, saute du mur et part chez lui, certainement pour aller chercher les cahiers. Jeanne hésite avant de sauter elle aussi chez Didier. Mais il sort de sa maison les bras remplis de cahiers de brouillons comme on les faisait du temps où il allait à l’école.
– Les voilà, ils sont tous là.
On va les brûler ici.
Mais il faudrait arracher les pages une à une sinon ils ne brûleront pas comme il faut.
– Laisse moi faire, j’ai compris. Va chercher des allumettes et essaye de trouver un peu de branches mortes.
Jeanne attendit que Didier se soit éloigné puis elle sauta littéralement sur le premier cahier avec une rage folle mais elle y mettait trop de fougue et pas assez de science. Elle voulait faire vite et déchirer les cahiers un à un mais ils résistaient. De guerre lasse, elle les prit l’un après l’autre, et page après page elle arrachait le papier. Elle faisait le plus de bruit possible. Elle se défoulait carrément sur chaque feuille tant et si fort qu’elle devait par moment reprendre sa respiration. Puis après et à nouveau sa fureur redémarrait, ça lui faisait vraiment du bien.
Lorsqu’il revint avec la boîte d’allumettes Didier fut stupéfait du spectacle. Dans un premier mouvement il voulut se jeter contre elle pour défendre les cahiers souvenir. Par lâcheté ou bien par soulagement, il freina son mouvement et se mit à sourire tout doucement. C’était bien sa voisine, sa Jeanne qu’il essayait d’approcher depuis longtemps qui se trouvait devant lui. Il la voyait comme il ne l’avait jamais vue. Elle ne l’avait pas encore aperçu ou bien elle s’en fichait qu’il la voie ainsi. Elle était bien contente d’agir enfin, elle était sans masque, sans maquillage. C’était un peu comme si elle s’était dévêtue et que Didier assiste à une danse particulière qui ne lui était pas forcément destinée mais qui lui plaisait bien.
Il attendit sans rien dire et maintenant il était content même s’il baissait un peu les yeux. Elle eut finit et releva la tête. Il jeta la première allumette contre le papier puis quelques branchettes de bois mort.
Comme s’il avait toujours existé le feu dévora le papier puis fit rougir le petit bois et pour faire bien voir qu’il menait le jeu il lança des flammes un peu bruyantes qui réclamaient de l’aliment. Et, obéissants, ils se mirent vite à la recherche de bois un peu plus consistant. Ils apportèrent des branches puis de gros morceaux de bois qui attendaient contre le mur.
Cela devenait vraiment un beau feu. Et tous deux tournaient autour pour qu’aucune feuille ne puisse s’échapper, ils étaient satisfaits du résultat. Ils s’éloignèrent un peu car la chaleur devenait insupportable. Le bois pétait sous les flammes et des morceaux de braise jaillissaient du brasier.
Pour qu’elle ne se brûle pas Didier tira Jeanne par le bras. Ils reculèrent encore se tenant par la main.
– Tu vois, maintenant c’est fini, dit-elle.
– Oui, répondit-il, ce sont de vrais souvenirs.