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59 - Douze enfants
mercredi 18 juin 2025, par
Dans le train rapide qui la ramenait chez elle, un homme s’est assis en face d’elle. Il lui a raconté qu’il avait été séduit par les douze valises qu’il a vues dans le compartiment à bagages. Il voulait les acheter. Il lui a tellement bien présenté la chose qu’elle a fini par craquer.
Elle, Ira Casdenet dit L’Ange, a échangé ses douze valises de cuir marron qu’elle venait d’acheter à Dacotet contre vingt-quatre billets violets. Elle les a enfermés dans sa petite valisette de carton rouge.
Et le train s’est arrêté et elle en est descendue.
Pendant qu’elle retournait à son appartement, elle pensa qu’elle n’avait pas demandé son nom à l’acheteur des valises, encore moins son adresse ou son numéro de téléphone.
Cette chose la troubla un peu mais dès qu’elle mit le pied dans son logement, elle s’écria subitement :
– Mais pourquoi j’ai fait ça ?
Elle tapait sur la table de la cuisine et disait à chaque fois "mais pourquoi, dis le moi".
Elle alla chez sa voisine, Maud, pour lui raconter ce qu’il lui était arrivé. Maud fut presque pas impressionnée. Le chiffre douze la laissa complètement indifférente. Elle lui proposa de sortir, d’aller prendre l’air. Mais elle ne se rendait pas bien compte de l’importance de ces douze valises pour Ira.
En dehors de la marche à pieds, elle ne lui fut pas d’un grand secours car elle ne voyait pas trop le lien entre les 12 valises et les enfants qu’Ira désirait.
Le lendemain Ira décida qu’on avait tous le droit de se tromper et de changer d’avis.
– "Je retrouverai mes valises" dit-elle.
Je ne veux plus les vendre, je regrette cher monsieur mais j’ai changé d’avis. Tenez vos 24 billets, rendez-moi mes 12 valises.
Elle raisonnait comme si l’acheteur était devant elle. Mais elle savait bien qu’elle ignorait tout de lui, elle n’avait ni son nom ni son adresse. La seule chose qui lui restait, c’était le souvenir de son visage. Oui, elle le reconnaîtrait (si elle le rencontrait un jour).
Mais où ?
Lui vint à l’esprit cette idée du train, il n’y a que là qu’elle pourrait le retrouver.
– Ok, d’accord, je vais prendre le train.
J’irai à Dacotet et j’en reviendrai et avec un peu de chance je vais le retrouver.
La voilà partie.
Elle est dans le train qui va à Dacotet. Elle cherche, mine de rien, dans tous les wagons mais elle ne le trouve pas.
Elle est désespérée, elle s’en veut d’avoir cédé ses douze valises.
Mais elle ne pleure pas, elle ne se décourage pas, elle va prendre le train du retour, elle garde espoir.
Une fois qu’elle est montée dans le train du retour, elle visite tous les wagons comme elle l’avait fait pour le train de l’aller.
Et pareillement, elle ne trouve pas.
Dans le dernier wagon, une place semble libre, elle s’y laisse tomber un peu découragée.
En face d’elle, un vieux monsieur la regarde.
Ce ne peut être lui, il est vieux et l’autre était assez jeune, se dit-elle.
Voyant qu’elle est un peu triste, le vieux monsieur veut essayer de la dérider, il lui dit en plaisantant :
– Un de perdu dix de retrouvés.
– Mais non, mon brave, ce n’est pas une que j’ai perdue c’est douze que j’ai perdues.
– Mais comment ? Racontez moi un peu, on dit souvent que cela fait du bien de parler de ses malheurs.
– Eh bien, ça s’est passé comme ça.
Je suis allée à Dacotet pour acheter des valises. Je les voulais solides et bien faites. Ça a été un peu difficile parce que j’en voulais douze. Il fallait à tout prix qu’elles soient les mêmes et en cuir avec une poignée en cuir de la même couleur.
Vous allez me dire : mais pourquoi douze ?
Tout ça parce que j’ai le projet d’avoir douze enfants autant que les pays fondateurs.
Ensuite vous demanderez pourquoi des valises.
Alors je vous répondrai que lorsqu’ils auront l’âge de parcourir le vaste monde, ils auront leur valise toute prête.
Bref, j’étais très contente de mes achats, je revenais chez moi avec mes douze valises en cuir marron avec la poignée de cuir de la même couleur. Je les avais rangées comme à la parade dans le casier aux bagages.
Et puis un homme est entré dans ce compartiment, il a vu les valises et il en est tombé amoureux immédiatement.
Ce devait être un collectionneur fortuné car il est venu s’asseoir devant moi comme vous l’êtes en cet instant.
Il m’a raconté je ne sais plus quoi et pour finir m’a proposé de les acheter. Il a sorti de son porte-document 24 billets de banque violets neufs, ils sentaient encore l’imprimerie.
Ces billets étaient si beaux, ils étaient de véritables œuvres d’art que je n’ai su résister. Je les lui ai pris, je les ai mis dans ma petite valisette de carton rouge et voilà le début de mon malheur.
Car en abandonnant mes douze valises je perds l’idée de mes douze futurs enfants.
C’est un peu comme si je les avais abandonnés. Avant, dans les contes, on allait abandonner ses enfants en forêt, eh bien moi, je les aurai abandonnés dans le train.
Et le plus triste dans cette histoire lamentable, c’est que je ne connais même pas le nom, ni l’adresse, ni le téléphone de cette personne qui a abusé de moi.
La seule chance qui me reste c’est de le retrouver dans le train, dans ce train.
– Eh bien, vous voilà dans de beaux draps.
Je ne sais pas quoi vous conseiller mais je vous dirai mon opinion et cela vous distraira un peu de vos problèmes.
Tout d’abord la chance de retrouver cet homme qui a échangé les valises contre les billets violets est vraiment toute petite, je dirai même qu’elle est infime mais elle existe, ça je peux vous l’assurer.
Ensuite, au lieu de vous désespérer, vous pouvez retourner à Dacotet et avec les billets du collectionneur acheter de nouvelles valises, peut-être pas douze mais si vous y tenez, alors pourquoi pas.
Mais le plus délicat de l’affaire c’est le nombre d’enfants que vous projetez d’avoir. Là je butte sur un gros , très gros problème, quelque chose de grave.
Douze ! Quel chiffre ! Il est énorme, je ne sais pas si vous vous rendez bien compte.
Ce chiffre de douze enfants va faire fuir tous les prétendants que vous aurez l’occasion de rencontrer.
Ce que je vous propose, c’est de faire avec précision et exactitude douze voyages aller-retour pour rencontrer votre acheteur.
À chaque aller-retour que vous ferez en vain, je vous suggère de diminuer le nombre de valises que vous allez envisager de racheter à Dacotet d’une unité.
Après les douze aller-retour vains, je vous suggère de vous engager pour douze années dans une organisation charitable, celle que vous voudrez.
Par contre, il se peut que dans un de vos 12 aller-retours, vous rencontriez un homme qui soit intéressé non par votre histoire mais par vous. Alors là, sautez sur l’occasion et n’allez surtout pas lui parler de valises.