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58 - Le cade millénaire

vendredi 16 août 2024, par Albert

Haiffe et Didier Moreau sont amis d’enfance ; amis pour toujours s’étaient-ils jurés à l’époque de leur jeunesse commune. Tous les deux sont nés la même année à quelques jours d’intervalle.
Depuis qu’Haiffe savait que Didier et Jeanne vivaient ensemble à côté, elle ne les rencontraient pas souvent.
Mais lorsqu’elle a appris que Jeanne avait une sœur, qu’elle s’appelait Vamka Chelvert Devague, qu’elle était arboricultrice alors elle s’est dit que ça faisait beaucoup trop et qu’il fallait à tout prix le défendre de l’influence conjuguée de ces deux femmes.
Pourquoi a-t-elle eu cette idée ? À quels signes a-t-elle senti Didier sous influence ?
Est-ce que la jalousie ne se serait pas un peu glissé quelque part dans les raisonnements de Haiffe.
Son vrai nom était Laurence Haiffe mais, un jour d’il y a longtemps de cela, elle avait décidé que désormais on l’appellerait Haiffe.
Elle rendit visite à Didier avec quatre photographies d’un arbre planté au milieu de vignes.
Elle les portait devant elle comme si c’étaient quelques choses fragiles, elle avait mis sa main au-dessous.
 C’est pour pas qu’elles tombent, dit-elle à Didier qui lui demanda d’où elle tenait ces reproductions.
 C’est pas important, lui a-t-elle rétorqué.
Et en ne répondant pas à la question, elle voulait peut-être dissimuler ou bien ne pas faire connaître l’origine de ces images, tout ça pour se donner de l’importance, certainement.
C’est vrai que cela ne changeait rien de savoir ou pas mais Didier eut l’impression de quelque chose qu’il avait déjà vécu. Et en même temps d’un petit mystère créé par Haiffe.
 Tu es sûre que ce ne sont pas des photographies de tableaux ?
 J’en sais rien, je suis venue te les faire voir.
C’était un vieil arbre, pas très haut, un peu aplati au sommet, assez touffu, bref il n’y avait pas de quoi trouver de l’intérêt à cet arbre, en dehors du fait que c’était un arbre.
Et, chose étrange, c’était peut-être cela qui la troublait, il était complètement entouré de vignes, petites et basses. Si petites et si basses qu’elles semblaient faire le gros dos.
Un des clichés avait été pris au-dessous de branches de l’arbre : elles étaient quatre ou cinq et presque horizontales.
Un autre faisait voir le tronc épais et torturé ; il semblait se déchirer en longueur un peu comme s’il y avait trop de choses, trop de vie en lui.
On ne détaillait pas le feuillage mais il semblait très embrouillé. Il était peut-être piquant.
 Et pourquoi tu m’amènes ces épreuves ?
 Pour te le faire connaître.
 Mais c’est un arbre tout ce qu’il y a de plus banal ; tu sais que par ici, il y en a des dizaines, peut-être même des centaines.
 Ah, bon ! Je savais pas.
Encore une chose que tu ne m’avais pas dite. Depuis que Jeanne est là, avec toi, je ne sais plus rien.
 Évidemment celui que tu veux me faire voir, il est très, très vieux. Certains disent qu’il a plus de mille ans. D’autres avancent le chiffre de 2000 ans.
 Mais alors tu le connais ?
 Bien sûr que je le connais depuis longtemps. Qui est-ce qui n’a pas entendu parler du cade millénaire ?
C’est ce qu’on pourrait appeler un arbre remarquable mais bon…
 Si je t’ai porté tout ça, c’est que je voudrais aller le voir. Mais je n’ose pas y aller toute seule. Tu veux pas venir avec moi ?
 Mais ce n’est pas possible, on ne peut pas le voir. Il n’est visible que de loin avec des jumelles. Il est interdit de l’approcher. C’est devenu un véritable monument de la nature et il faut le protéger des indélicats. Les seules personnes qui sont autorisées à le visiter sont des scientifiques, des personnes qui ont fait de longues et laborieuses études.
Et puis, de le voir cela t’apprendrait quoi ? Tu sais, ceux d’ici sont les mêmes. Ils ne sont certainement pas aussi vieux mais ils sont identiques. Pas besoin d’aller là-bas, tu peux en voir ici aussi.
 Oui, peut-être mais j’emmènerais un photographe, il me prendrait en photo avec l’arbre, tout contre l’arbre, ce serait génial.
 Non, ce ne sera pas génial.
Parce que c’est un arbre qui apporte le malheur à ceux qui vont lui rendre visite.
Il est très difficile de l’approcher, il a des feuilles piquantes.
Il répand autour de lui une influence de discorde, c’est pour cela qu’il est entouré de vignes. Elles, elles arrivent à le supporter.
Il n’y a que les oiseaux qui, quelquefois, vont manger ses baies.
En tout cas ne compte pas m’y emmener, je crains trop les mauvaises histoires.
Mais si tu as le courage de venir visiter les cades voisins alors je veux bien t’accompagner. Les cades d’ici sont bien plus jeunes mais ils n’ont pas la méchanceté de celui que tu veux me faire voir.
Parce qu’en réalité le cade qui a été pris en photographie est si vieux, il a été le témoin de tant de choses, de tant de malheurs qu’il sécrète que du mauvais.
Il ne faut pas l’approcher, même de loin, de très loin.

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