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56 - Les 12 valises de cuir marron

lundi 24 juin 2024, par Albert

Tous les voyageurs s’étaient massés sur le quai, ils attendaient le train.
Le rapide arriva et, dans un grand bruit de freins qui n’en pouvaient plus de serrer, il ralentit puis finit par s’arrêter là où il devait le faire.
Une fois que les portes automatiques furent ouvertes, les passagers s’engouffrèrent, l’un poussant l’autre, tirant chacun sa valise à roulettes. L’un d’eux, pas pressé outre mesure, les laissa passer et lorsqu’il jugea l’accès assez libre, monta à son tour dans la voiture numéro 6.
Il avait le choix de monter à gauche ou d’aller sur sa droite. Après avoir visionné les numéros des sièges, il se tourna vers la porte dont les battants s’ouvrirent immédiatement.
Comme il n’avait qu’une toute petite serviette plate dans le genre sous-main, il n’avait rien à faire dans la soute à bagages mais sa curiosité lui fit examiner les bagages que les passagers, avant lui, avaient déposés là.
Il tomba alors en admiration devant un groupe de valises en cuir marron qui avaient une poignée de cuir de la même couleur. À tel point qu’il ne put s’empêcher de parler tout seul car personne n’était ici pour l’écouter.
 Elles sont magnifiques et puis bien faites avec ce cuir superbe. Mais qu’est-ce qu’elles sont belles ! Et alignées comme à la parade, on se croirait devant une vitrine de magasin. Il y en a douze en tout et, comme neuves, on a l’impression qu’elles n’ont jamais servi à quelqu’un.
Il avisa qu’il soit tout seul puis dans un geste qu’il voulut rapide mais qui ne le fut pas, il se permit une audace qu’il ne regretta pas, il toucha le cuir marron, longuement comme s’il lui parlait.
Puis, se reculant un peu pour mieux les voir, il s’exclama car il savait que personne ne l’entendrait :
 J’achète !
Se tenant le front pour réfléchir à la conduite à suivre, il entra dans le compartiment des voyageurs, là aussi les portes s’ouvrirent sans qu’il eût à le leur demander.
Des yeux il chercha la place qui correspondait à son ticket, 20. Il lui sembla que c’était la seule place libre. Et comme il était le dernier arrivé, tout le monde l’observa silencieusement.
Lorsqu’il se fut assis, il vit en face de lui que se tenait une demoiselle tirée à quatre épingles, habillée avec un soin méticuleux, elle était extrêmement soignée dans sa toilette.
Il se dit tout de suite, je suis sûr que c’est elle à qui appartiennent ces valoches.
Mais avant de lui parler, d’engager une conversation, il nota un détail qui le troubla un peu. Elle avait, posée sur ses genoux, une petite valisette de carton rouge qu’elle venait de refermer précipitamment.
Cette chose fut un temps mort ou bien une certaine hésitation mais ces valouses étaient trop à son goût ; il fallait agir.
En préambule, il lui fit quelques sourires puis il attaqua :
 Madame, vous voudrez bien excuser mon indiscrétion mais figurez vous que je viens de voir dans les casiers aux bagages, une série de magnifiques valises en cuir de première qualité.
Je suis persuadé qu’elles vous appartiennent ; est-ce que je me trompe ?
 Mais bien sûr qu’elles sont à moi. Je les destine à mes douze futurs enfants.
Ainsi, plus tard, quand ils en auront l’envie, ils pourront me quitter sans problèmes.
 En attendant cela, elles vous permettent de transporter vos affaires personnelles.
 Non, cher monsieur, elles sont vides.
 Écoutez, je les trouve quasiment neuves. Elles sont bien faites, de très bonne qualité, le cuir est très bon.
Tout à l’heure quand je les ai vues ; ma première réaction, mes premiers mots ont été : j’achète.
 C’est bien gentil mais elles ne sont pas à vendre. Je crois vous avoir dit à qui je les destinais. S’ils n’ont pas de valise, ils ne pourront pas s’en aller découvrir le monde.
 Eh bien justement le monde, parlons en. Vous savez bien que nous sommes trop nombreux. Le futur est de plus en plus gris.
Je vous propose une très belle somme pour l’ensemble. Et si jamais vous arrivez à réaliser vos prévisions alors vous donnerez l’argent des valises à vos enfants. Ils seront bien contents.
Car vos valises même si elles sont d’une très belle qualité, moi je les trouve un peu petites, dans le genre balluchon, ballot.
Et puis vous êtes toute seule, comment aller vous faire pour les emmener avec vous ?
 Demandez moi plutôt comment j’ai fait pour les porter dans le coin des bagages.
 Effectivement, j’aurais dû vous poser la question.
 Eh bien, j’ai loué les services de trois porteurs. D’ailleurs, d’autres sont prévenus et doivent m’attendre sur le quai de la gare. Je n’aurai qu’à leur faire signe.
 Si vous le permettez une dernière fois, examinons la situation mondiale. Imaginons que toutes les femmes de votre âge se mettent à vous imiter et qu’elles veuillent augmenter leur famille dans de telles proportions.
 Mais je fais un peu ce qui me plaît, jeune homme. Vous faites bien ce qui vous fait plaisir, vous !
Pendant ce temps, l’homme sortit de son sous-main, une belle liasse de billets violets. Il en compta vingt-quatre et les proposa à la dame. Elle ouvrit sa petite valisette de carton rouge et les déposa à l’intérieur.
 Mes valises sont à vous, affaire conclue.

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