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55 - Le Baladeur de Plouques

mardi 18 juin 2024, par Albert

Juvain Platis est né à Plouques, il habite à l’extérieur de la ville, au quartier des 18 Tours. Son appartement est situé au dix-septième étage de la Tour 17, c’est-à-dire le dernier étage de la plus haute tour.
Dans sa jeunesse, dès qu’il a eu la possibilité d’aller sans ses parents, il a arpenté à pieds tout le territoire de la commune. Il le connaît parfaitement.
Les avenues, les boulevards, les chemins, les chemins hauts, les quais, les chemins bas, les chemins neufs, les chemins vieux, les rues, les montées, les cours, les places, les ruelles, les passages, les galeries, les impasses, les traverses, les allées, les cités, les enclos, les aires, les quartiers, les anciennes routes, les plans, les escaliers, les ronds-points, les squares, les passerelles, les ponts, les corniches, les petites rues, les routes, les sentiers, les espaces, les esplanades, les promenades, bref, il sait toutes les voies où l’on peut aller à pieds.
C’était un plaisir, ce fut une passion, cela devint un besoin. Son enfance, son adolescence, sa jeunesse, il les aura passées à marcher dans sa ville d’un pas lent mais assuré. On aurait pu le suivre parce qu’il n’allait pas vite mais on ne le faisait pas parce qu’il ne s’arrêtait jamais.
Seulement, il apprit un jour qu’il fallait payer le loyer, et pour cela, il se décida à aller travailler dans une fabrique qu’on appelait L’usine. Il y arrivait toujours à l’heure et à pieds.
Très rapidement se posa le problème de la vitesse ; les machines allaient plus vite que lui. Il travaillait certes, il travaillait même beaucoup mais pas assez vite. On le pria gentiment d’aller voir ailleurs. C’est-à-dire qu’on le remercia ; il considéra qu’il se trouvait en congé et se dirigea immédiatement vers la maison des touristes comme aurait pu le faire quelqu’un qui serait venu ici avec l’intention de découvrir la ville.
Il s’y présenta comme visiteur et demanda ce qu’il y avait de plus intéressant à voir. La personne qui l’accueillit alla lui chercher une publicité et pendant ce temps Juvain regarda autour de lui. Ses yeux se fixèrent sur une annonce qui était posée sur le comptoir de bois.
La maison des touristes cherchait des baladeurs professionnels.
Lorsqu’on lui remit le papier muni d’un plan de la ville, Juvain remercia mais annonça qu’il était plutôt intéressé par la demande de baladeurs.
Alors, on le dirigea vers un orienteur qui l’amena à un contrôleur. Après quoi il fut reçu par un examinateur qui l’introduisit chez le directeur et ce dernier l’engagea pour une période d’essai à durée indéterminée.
Il était si content qu’il voulut commencer tout de suite son travail.
Cela consistait à mener un nombre variable de visiteurs au travers de la ville en suivant un circuit déterminé à l’avance, à ne pas s’en écarter (sous aucun prétexte), à ramener sains et saufs les touristes à leur point de départ pour qu’ils restituent le matériel audiovisuel qu’ils avaient emprunté.
Le premier circuit qu’il fit, celui du premier essai, n’était pas très compliqué. Il consistait à faire le tour de la ville en suivant avenues et boulevards. Il était en forme de cœur, un peu allongé à la pointe ; il avait l’aspect d’une feuille de salsepareille.
La fonction du baladeur ressemblait étrangement à celle du berger. Il devait précéder les visiteurs, les maintenir regroupés, s’assurer à chaque instant que leur nombre restait constant (sans augmentation ni diminution).
Juvain se disait qu’il avait trouvé là un travail à sa hauteur et, pour ce qui était de sa lenteur ce n’était plus un problème, au contraire, on pouvait le voir comme une qualité que, par la suite, ses nouveaux employeurs apprécièrent bien, compte tenu des retours élogieux qui venaient à leurs oreilles à chaque fin de circuit.
Juvain s’occupa donc du Circuit de la Salsepareille pendant de nombreuses semaines puis on le fit travailler sur d’autres parcours différents (plus compliqués et plus longs).
Il y réussit pareillement et ses touristes revenaient enchantés d’avoir baladé avec lui. Ils tenaient à le faire savoir aux dirigeants de la maison des touristes. Ces derniers reçurent tant d’éloges sur le travail d’accompagnement de Juvain qu’ils se sentirent obligés d’arrêter sa période d’essai et le prirent comme professionnel.
C’est ainsi que Juvain devint un baladeur officiel de la ville de Plouques et cela l’amena sur de nouveaux circuits.
Ils étaient de même longueur que les précédents et il y avait le même nombre de visiteurs mais à certains endroits le baladeur avait à sa disposition des clés qui lui permettaient d’entrer dans des lieux privés avec son groupe de touristes. À la fin du circuit, les visiteurs rendaient leurs appareils audiovisuels et Juvain remettait les clés à leur place sur un tableau.
Ce genre de circuits à visites était bien plus intéressants que ceux de la période d’essai car une fois que Juvain et ses visiteurs étaient à l’intérieur des lieux privés, les visiteurs posaient beaucoup de questions sans arrêt. Le contact était plus vivant et souvent, en fin de circuit, les visiteurs se sentaient obligés envers le baladeur ; chacun le remerciait à sa façon.
Juvain était très satisfait de son nouveau travail, de ses nouvelles responsabilités mais il voulait ajouter une touche personnelle, quelque chose qui pouvait rendre les visites plus passionnantes, plus aventureuses.
Et c’est à partir de ce moment qu’il créa ce qu’il appelait "Les Raccourcis de Plouques".
Il s’était aperçu que certains des lieux privés qu’ils visitaient, communiquaient entre eux. La plupart du temps, c’étaient par les caves que l’on pouvait passer de l’un à l’autre. Quelquefois, les immeubles avaient des balcons communs. Pour certains qui étaient mitoyens, les appartements s’ouvraient directement d’une pièce à l’autre.
Ces liaisons dataient d’époques anciennes mais Juvain sentit tout de suite qu’il pouvait en faire autre chose.

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