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52 - Les poupées de F (Laurence Haiffe)

mardi 30 avril 2024, par Albert

Vous savez peut-être que F et Didier sont nés la même année, qu’ils ont grandi ensemble car leurs parents étaient amis de longue date. F et ses parents venaient souvent dans le mazet des parents de Didier.

Dès que Didier a eu l’usage de son camp et qu’il pouvait aller y jouer tout seul, il a invité F à venir s’amuser avec lui.
Ensemble, ils ont installé leur monde, mais sans connaître les termes d’Eden ou de Paradis.
Ils ont couru sous les arbres, organisé des batailles de pommes de pin, habité toutes les capitelles qui tenaient encore debout.
Et lorsque le temps changeait, qu’il tournait à la pluie, leurs parents ne se faisaient pas de soucis, ils savaient que leurs enfants trouveraient un abri dans une de ces nombreuses cabanes de pierres sèches. C’était d’ailleurs à quoi elles servaient dans les temps anciens.
Didier et F jouaient ensemble quand ils le pouvaient mais la période qu’ils affectionnaient le plus était celle des grandes vacances, les vacances de l’été.
C’est alors qu’ils avaient devant eux un grand espace où le temps disparaissait parce qu’ils ne pensaient pas, qu’ils ne pensaient plus qu’un jour il y aurait à nouveau l’école.
Plusieurs fois les parents les autorisèrent d’aller seuls entendre les bruits de la nuit, des oiseaux, des animaux du quartier, de regarder la lune si belle l’été.
Ils jouaient de tout, leurs jouets n’étaient pas très compliqués.
Dans leur jardin merveilleux, quand l’été arrivait, c’était au-devant d’eux un voyage à nul autre pareil, le voyage de l’été, une promenade en dehors du temps, une balade dans le bonheur insouciant des enfants.
Il leur semblait que c’était sans fin, que ça durerait toujours car chaque été ressemblait au précédent.
Un jour Didier amena des modèles réduits de camions. F joua avec lui mais elle n’était pas trop attirée par ces bolides miniatures.
Alors, elle proposa à Didier d’apporter ses poupées.
Mais il refusa.
– Il n’y pas de place ici.
Il ajouta :
– Tu as droit à avoir des poupées chez toi mais que tu les amènes ici, non, je ne veux pas.
Alors elle lui demanda pourquoi.
– Mais tu veux toujours tout savoir ; c’est pas du jeu, ça. Écoute moi, je te le dirai le jour de ton anniversaire.
– Tu es toujours à faire des secrets de tout. Tu peux pas me le dire ? Quand même, on est amis ou pas ?
– Mais, ton anniversaire, c’est bientôt. Tu n’auras pas à attendre longtemps.
– D’accord, tu es chez toi, tu décides mais c’est pas sympa.
La fois où j’ai voulu te faire voir mes têtus, t’as pas voulu.
Je te propose mes poupées, t’en veux pas.
Je te demande pourquoi et tu me renvoies à mon anniversaire.
C’est pas sympa.
– T’es fâchée ?
– Oui, et je m’en vais.
Quelques jours passèrent, Didier jouait tout seul dans son camp.
La veille de son anniversaire F alla au jardin des Munes, au bord de la rivière. Elle était avec ses cinq poupées.
À chacune elle faisait un petit discours, l’embrassait puis elle la lançait dans la rivière, la suivait du regard et une fois qu’elle ne la voyait plus, elle prenait la suivante.
Et c’est comme ça qu’elle se retrouva toute seule et ses poupées parties.
Le lendemain, elle eut encore l’occasion d’aller avec Didier dans le camp de Didier. Et elle entendit Didier lui dire :
– Nous sommes trop nombreux, on va avoir des problèmes de place. Mon camp est trop petit pour accueillir des nouveaux.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ; où vois-tu qu’il n’y a pas de place, tu dis n’importe quoi.
– C’est mes parents qui l’ont dit. La terre est trop chargée de monde. Ils disent que trop c’est trop.
– C’est tes parents qui t’ont dit ça ?
– Oui. Et quand je serai grand, je n’aurai pas d’enfants.
Pour le moment, c’est nous les enfants et c’est très bien comme ça.

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