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51 - Les valises du temps passé

mardi 11 juillet 2023, par Albert

J’aime bien voir passer les trains mais ce n’est pas pour compter les wagons. Non, c’est pour constater que je demeure alors qu’ils s’en vont ailleurs où je ne veux aller.
Et souvent, à la gare qui est tout près de chez moi, je vais sur le quai et, assis sur un banc, les regarde arriver puis repartir après avoir fait un échange de passagers et de valises à roulettes.
Et ce que je voudrais vous raconter, c’est aussi une histoire de valises sauf que celles-là n’étaient pas munies de roulettes. C’étaient des valises en cuir marron avec une poignée recouverte de cuir de la même couleur. Elles faisaient penser à ces sacs de voyage qu’on pouvait voir entassés sur le toit des diligences du temps passé.
On ne peut mieux dire, c’étaient des valises du temps passé. De très vieilles valises de qualité qui semblaient n’avoir jamais servi tant elles paraissaient en bon état. Mais elles étaient si petites qu’on se demandait ce qui pouvait être mis là-dedans
Et le plus fort de l’histoire c’est qu’il y en avait douze. Toutes les mêmes, identiques comme pourraient l’être des jumelles ou des jumeaux.
– Oui, mais pourquoi douze ?
C’est la question que je lui ai posée.
Alors elle m’a dit :
– Comme ça chacun de mes douze futurs enfants en auront une et ils pourront partir quand ils le voudront.

Les douze valises devaient être portées jusqu’à la gare. Trois jeunes voisins se sont dévoués pour jouer au porteur comme je le fis moi-même.
Elle, elle n’avait à la main qu’une petite valisette de carton rouge dans laquelle elle avait enfermé tout ce qui lui tenait le plus à cœur.
Elle voulut me faire croire qu’il y avait dedans des choses intéressantes.
Une fois que les valises de cuir marron furent arrivées à la gare, nous nous heurtâmes au règlement qui disait impérativement qu’elle devait porter seule ses bagages.

La solution s’imposa sans qu’on y réfléchisse trop longtemps.
Elle fit un premier aller jusqu’au quai. Je l’accompagnais et restais là pour garder une valise de cuir marron et sa petite valisette de carton rouge. Il restait encore onze valises de cuir. C’est pourquoi elle dut faire encore six allers-retours.
À la fin, elle congédia les porteurs et vint me retrouver avec la dernière valise de cuir marron.

Comme je n’avais pas de billet de transport, je ne pouvais pas entrer dans le train. Aussi lorsque tous les voyageurs et leur valise à roulettes furent entrés, elle pénétra dans le wagon avec sa petite valisette rouge et je lui fis passer une à une les autres valises. Chaque fois elle allait la ranger dans le compartiment des bagages et revenait pour la suivante.
Et avant même que je me rende compte que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’autre valise, l’escalier mobile se retira et la porte se referma sur elle.
Brutalement, elle avait disparu, je ne la voyais plus.
Même si je pouvais m’imaginer qu’elle était restée derrière la vitre en attendant le départ officiel du train.
Je me déplaçais un peu pour essayer de la voir encore mais le train se mit lentement à avancer.
Puis il disparut.
Sur le quai, il n’y avait plus personne qui aurait oublié de monter dans le train ni plus aucune valise qu’on aurait abandonnée ou oubliée.
Pour dire vrai, le quai était désert. Il n’y avait plus que moi qui essayait de comprendre, de me souvenir. Mais il n’y avait plus rien.
Alors je me suis décidé à partir, je me demandais bêtement pourquoi j’étais ici, ce que j’y faisais.
Pour me rassurer, je me mis à croire que je venais d’inventer l’histoire des nombreuses valises du temps passé qui avaient disparu, emportées par le train.

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