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49 - Un ignoble personnage

samedi 1er octobre 2022, par Albert

Je revenais à pieds du quartier de La Porte où j’avais eu l’intention de prononcer une sorte de petite conférence sur La Porte.
Le sujet de cette réunion gratuite était d’examiner la possibilité de remettre La porte à sa place. Quand je dis Porte, je veux dire les montants de pierre qui l’encadraient à l’époque. Ils formaient deux colonnes qui datent certainement des romains. Elles avaient été déplacées parce qu’elles gênaient la circulation des voitures.
Malheureusement, il faut l’avouer, personne n’est venu pour m’entendre parler de La Porte. D’ailleurs, si quelqu’un était venu, je ne lui aurais pas parlé de La Porte (parce que j’avais changé d’avis) mais je lui aurai raconté la jolie histoire de la clé du cagibi, celle qui voulait aller à Santa Lucia (en Italie) et qui a fini par y arriver (grâce à Didoune).
Enfin, tout ça, c’est du passé.
Alors, puisque personne n’est venu, je me suis dirigé vers la ville. J’ai pris le chemin des Inhospitaliers qui, auparavant, s’appelait Les Chemin des Vieilleries. (Voir l’histoire "Le Menteur").
C’est un petit chemin assez tranquille (au moment où je l’ai emprunté). C’est dans ce chemin qu’habitait Freddy ; il m’avait écrit un jour avant de mourir : "Pour moi, vous resterez toujours un mystérieux bonhomme".
Bref, je cheminais (c’est d’ailleurs ce qu’il y a de mieux à faire dans un chemin) et d’assez loin j’ai aperçu un petit oiseau qui bougeait sur le macadam. Il ne volait pas (ou bien ne volait plus), il essayait d’avancer quelque part ; il donnait l’impression d’être fortement choqué.
Tous doucement mes pas me rapprochèrent de l’oiseau. Et j’ai fini par arriver devant lui.
Vraisemblablement il était tombé du nid (le camion de la vie). Il était encore couvert de duvet.
Et je crois bien qu’il vivait sa dernière heure.
Il allait bientôt mourir.
J’étais impuissant devant lui.
Et je crois bien que l’idée de l’achever ne m’est même pas venue à l’esprit.
Je dis ça parce qu’à ce moment-là, j’entendis quelqu’un me héler.
Je relevais la tête et vis à quelques douzaines de mètres de moi une vieille dame qui me faisait des signes avec la main gauche car de l’autre elle tenait le filet de ses courses.
Elle devait revenir de la ville, du marché couvert.
J’ai l’impression qu’après le hèlement, elle accéléra le pas.
Bref, elle arriva à ma hauteur et avec un air de deux airs, elle me dit d’un ton mielleux :
– Mon brave, ne pourriez-vous pas le pousser un peu sur le côté de la route pour qu’il ne se fasse pas écraser par les voitures qui vont bientôt passer par ici.
– Mais vous croyez que j’ai le droit, moi, simple passant, d’intervenir dans la vie de ce petit piaf ?
– Puisque je vous le demande.
– Peut-être que vous pourriez le faire vous-même.
Et puis de toutes façons que ce soit vous ou moi, si quelqu’un l’éloigne VOLONTAIREMENT de sa mort, il faudra aussi qu’il lui tienne compagnie, qu’il reste avec lui pour le calmer, lui tenir la main, lui raconter des histoires, lui dire que demain il fera beau.
– Non monsieur, non, je vous le dis, vous n’êtes qu’un ignoble personnage.
Elle s’énervait un peu beaucoup, elle faisait comme si elle avait envie de me donner un coup avec son filet mais la chose ne s’est pas déroulée comme elle voulait.
Voyant qu’elle devenait un peu colérique ou coléreuse, je me suis un peu écarté et son filet a volé plus loin.
Résultat : toutes ses courses gisaient sur le goudron.
Notez bien : Je n’ai même pas regardé si des voitures allaient arriver sur nous pour nous écraser, je me suis baissé et j’ai ramassé les objets que sa colère avait éparpillés sur le sol.
Dans le lot, il y avait deux jolies cailles bardées de lard de cochon et ficelées.
Lorsque je les lui ai données, je me suis permis d’ajouter : "Vous allez vous régaler ; c’est drôlement bon ces bestioles".
Elle n’a pas répondu, elle a pris son filet que je lui avais rempli, elle a tourné le dos et elle est partie.
De l’oisillon, il n’était plus question.
Je me retrouvais seul et j’avais à choisir : ignoble personnage ou bien mystérieux bonhomme.
J’ai préféré mystérieux et j’ai continué mon chemin.

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