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48 - La Dame de Tholozan

mardi 27 septembre 2022, par Albert

Elle n’a pas voulu que Didier Moreau fasse connaître son nom. Elle lui a dit : "Tu n’as qu’à dire que je suis la Dame de Tholozan. Comme ça on ne saura pas que c’est moi".
Elle habite là depuis de nombreuses années. Elle ajoute qu’elle a été une des premières à construire sa maison dans le quartier.
Après un temps où elle se sentait un peu seule, les gens sont venus visiter le coin et ils l’ont trouvé bien alors ils ont fait comme elle et ont acheté un terrain et ont construit leur maison, eux aussi.
Et, l’un après l’autre, ils sont devenus voisins puis quelques-uns des amis et puis d’autres des ennemis.
En face de la maison de la Dame de Tholozan, il y avait un terrain libre mais il ne plaisait à personne. Peut-être était-il trop grand, ou bien trop escarpé. Mais surtout il n’y avait pas un seul arbre, c’était un terrain aride avec quelques broussailles.
Il est resté longtemps vide. La Dame de Tholozan commençait à s’habituer de ne voir personne en face de chez elle lorsqu’un jour un projet de construction vint à être publié sur un grand panneau de bois planté au bord du chemin.
Dès qu’il fut installé les voisins se déplacèrent pour voir quelles étaient les personnes qui allaient s’installer près de chez eux.
Il était prévu un hôtel-résidence pour chiens et chats, puis au fond de la parcelle une fourrière pour les animaux divaguant sur la voie publique.
Tout le monde fut stupéfait et en premier lieu la Dame de Tholozan.
Ils pétitionnèrent, allèrent voir le consul, tant et si bien que le projet fut abandonné au grand soulagement des habitants qui purent retourner à l’entretien de leurs jardins.
La Dame de Tholozan fut bien contente mais elle imaginait mal qu’en face de chez elle ce terrain demeure inoccupé.
Elle avait vu juste.
Deux mois après la disparition du panneau, elle assista à la pose d’un permis de construire.
C’était une tour relais de téléphonie : soixante mètres de haut, dix de diamètre avec trois balcons pour y poser des antennes et des coupoles.
Comme la fois précédente les voisins vinrent aux nouvelles ; la Dame de Tholozan leur dit : "Nous n’avons pas voulu les chiens ni les chats, je crois qu’il va falloir accepter la tour".
Pendant les délais légaux, les constructeurs visitèrent les habitants du chemin pour leur expliquer les avantages de la tour. Quant aux désavantages, ils n’en voyaient qu’un seul : l’ombre de la tour sur leur propriété.
Sans que personne ne leur demande quoi que ce soit, ils offrirent de dédommager les propriétaires en fonction de la durée de l’ombre et de la surface couverte par la trace de la tour.
Et le plus fort, c’est qu’ils avaient déjà fait les calculs et pouvaient donner des chiffres ; pour arranger les choses, le dédommagement serait payé au début de chaque trimestre.
Ce fut la Dame de Tholozan qui aurait la plus grosse somme car elle était tout près de la tour.
Trop près peut-être.
Les travaux furent longs et bruyants mais avec le temps qui passe, tout se fait. C’est ainsi que la tour fut construite avec trois balcons munis de rambardes. Elle fut peinte de blanc et de rouge.
Les antennes et les paraboles furent installées sur les balcons.
Le jour de l’inauguration les habitants du chemin purent visiter la tour car elle avait un ascenseur pour monter jusqu’au sommet.
Puis après, il n’y eut plus de visite ; ce fut le moment des grillages avec fils de fer barbelés et le lieu fut interdit au public.
Le quartier redevint calme mais toute la journée l’ombre tournait autour du pied de la tour.
Et sans faire de bruit, cette ombre qui tournait sans s’arrêter perturba les habitudes de chacun.
La Dame de Tholozan crut un moment que l’ombre la chassait de son jardin. Elle en profitait pour rentrer et faire un peu de ménage. Mais sa maison n’était pas bien grande aussi elle en eut vite fait le tour. Dès que l’ombre était passée, elle retournait au jardin.
Un jour, elle trouva l’ombre particulièrement envahissante, elle entra chez elle mais tout était parfait. Que faire ? Elle décida de monter au grenier pour y mettre un peu d’ordre.
Après plusieurs heures de rangement, elle déplaça une vieillerie qui avait appartenu à son père. C’était un poste à galène, un vieux récepteur radio à cristal. Son père s’en servait souvent. Elle fut émue un long moment puis elle finit par s’asseoir sur une chaise et elle essaya de manipuler le récepteur. Elle revoyait son père le faire fonctionner. Comme lui, elle mit l’écouteur contre son oreille.
Elle entendit des voix et n’en fut pas surprise ; c’était une conversation entre deux personnes, cela ne l’intéressait pas. Elle voulut tourner le bouton pour entendre autre chose. Peut-être voulait-elle de la musique. Elle ne trouva rien et regretta d’avoir abandonné la conversation des voix.
Elle vit par la fenêtre que l’ombre était partie et redescendit pour arroser ses plantes.
Après cette découverte, elle fut tellement perturbée par le récepteur que certains jours elle n’attendait même pas l’arrivée de l’ombre pour monter au grenier.
Petit à petit, elle reconnaissait la voix de ses voisins. Cela devenait de plus en plus bizarre, elle entendait des choses qu’elle se défendait d’écouter mais elle continuait quand même.
Elle négligeait son jardin, ses fleurs, ses légumes pour aller écouter des choses qu’elle n’aurait pas dû entendre.
Arriva le moment où elle comprit que la proximité de la tour relais et de toutes ses antennes lui permettait d’espionner ses voisins.
Oui, se dit-elle, c’est bien de l’espionnage auquel je me livre.
Alors, il fallait choisir : la tour ou le récepteur.
Contre la tour, elle ne pouvait rien, c’était du récepteur dont elle devait se séparer.
Aussitôt pensé, aussitôt décidé, aussitôt fait.
Elle descendit en ville pour vendre son poste à un brocanteur antiquaire.
Lorsqu’elle eut montré le récepteur et proposé au marchand de l’acheter, ce dernier partit dans un grand éclat de rire un peu moqueur.
"Mais ma pauvre dame, ça ne vaut plus rien ce truc, personne n’en voudra de ce vieux machin".
Mais dans le magasin, il y avait une autre dame qui se trouvait là et qui avait entendu, elle dit à haute et intelligible voix : "Eh bien moi, j’en veux bien. Combien en voulez-vous, je ne discute pas, j’achète".
Mais la Dame de Tholozan lui répondit : "Ce n’est qu’un souvenir, je ne veux pas vous faire payer. Je vous le donne puisqu’il vous intéresse car pour ma part je ne veux plus le voir".
"Alors, dit l’autre dame, je vais vous donner autre chose à la place".
Elle sortit de son sac un petit sachet de graines.
"Ce sont des graines de fleurs magnifiques, ce sont des graines de gaillardes.
C’est Jeanne Devague qui me les a données.
Et surtout, n’en parlez à personne. Je ne voudrais pas que cela se sache".
La Dame de Tholozan était enchantée, elle remercia et puis s’en alla.
Elle les planta en son jardin et depuis ce jour les surveille avec tellement d’amour qu’elle ne voit plus passer l’ombre de la tour.

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