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47 - Le figurant
jeudi 16 avril 2020, par
Tout de suite après que la voiture de Didier Moreau se fut éloignée, le figurant traversa la rue sans même regarder ni à sa droite ni à gauche.
Il avait une mine sombre. Il n’était pas satisfait des dernières paroles de Didier.
Une fois entré dans l’immeuble où il habitait, il regarda à l’intérieur de sa boîte aux lettres. Il y avait plusieurs enveloppes et quelques réclames. Il prit tout, referma la boîte puis se dirigea vers l’escalier qui tournait à droite.
Il monta une marche après l’autre, quelquefois deux mais pas plus. Aujourd’hui, il était de si mauvaise humeur qu’il ne voulut même pas se moquer des écrivains qui font monter les escaliers quatre à quatre à leurs personnages. Il arriva ainsi jusqu’au troisième étage où il avait son appartement.
Pour ouvrir, il utilisa trois clés pour les trois serrures. Dès que la porte fut ouverte, il entra, referma aussitôt et tourna les trois verrous.
Il posa son courrier dans l’entrée sur une chaise basse et entreprit la visite méthodique de l’appartement dans le sens inverse des aiguilles de la montre, pour voir si quelque chose avait changé de place. Lorsqu’il eut terminé son inspection, il entra dans le séjour puis s’assit, il n’avait pas encore quitté la veste. De l’endroit où il se trouvait, du regard, il fit le tour de la pièce pour une dernière vérification. Résultat : rien n’avait bougé et toutes ses affaires occupaient leur emplacement habituel.
Il se trouvait seul dans la pièce mais se mit en position comme pour s’adresser à quelqu’un qui aurait pu être en face de lui. Il regarda droit devant puis gonflant un peu la poitrine, il dit calmement à haute voix :
– Ça ne peut plus durer comme ça.
Je ne veux pas continuer ce travail de fantôme.
Toute la phrase avait été dite comme s’il tapait sur chaque mot à coups de marteau, pour bien les enfoncer dans l’esprit de celui qui aurait pu être là et l’écouter.
– Il se moque de moi.
J’en ai assez.
Je vais lui envoyer une lettre, comme ça il aura un petit souvenir.
D’un bond, il se leva pour commencer à écrire mais, en même temps, il regarda sa montre. Elle lui indiqua qu’il était l’heure de manger.
– Bon, OK, après le repas.
Mais ce fut vite fait et dès qu’il eut rangé les affaires de la cuisine, il revint dans le séjour.
Il put enfin commencer à rédiger sa lettre-souvenir :
Cher Didier Moreau,
Lorsque vous lirez ma lettre, je ne serai plus votre figurant attitré.
J’en ai assez d’être placé suivant votre bon vouloir comme une potiche qu’on déplace, en lui donnant l’ordre rester sans rien dire.
Un jour, c’est au coin d’une rue, le lendemain ce sera sur un banc de pierre, au milieu d’une place.
Je n’en peux plus de me taire.
Après tout, je suis un personnage comme les autres et je serais heureux de parler quelquefois, d’intervenir dans le cours du récit, de mettre un peu de vie, de dire quelque chose alors que vous exigez que je me taise.
Vous croyez peut-être que je n’ai rien à dire, ou bien que mes idées ne valent rien, que mes paroles sont dénuées de bons sens.
Eh bien, vous vous trompez.
Ne croyez pas que je vous écrive pour attirer votre attention ou bien pour faire mon original.
Non, j’ai toujours aimé vos rôles, je les ai bien joués mais maintenant je n’en ai plus du tout l’envie.
Je m’en vais jouer ailleurs mon propre personnage.
Je vous prie de bien vouloir m’oublier.
Et au moment où il se préparait à mettre la lettre dans une enveloppe, il eut une idée soudaine.
Il fit de la lettre, un avion très pointu, se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit et depuis le balcon, il l’expédia en l’air.
Sans même prendre le temps de suivre un peu le petit avion de papier, il ressortit de l’appartement et s’en alla rejoindre le coin de la rue.